Naissance de l’idée de la création de l’Université Galatasaray

L’exposé Mr.TOLAN lors de la journée Galatasaray au Sénat Palais du Luxembourg.
Le 27 Novembre 2009


Naissance de l’idée de la création de l’Université Galatasaray

 

Au début des années 80, la vue globale du Lycée laissait à désirer à tous les égards. Les bâtiments étaient en ruine, les locaux délabrés ; aucun laboratoire ne fonctionnait. Une médiocrité envahissante s’était abattue sur le lycée. Les classes étaient surchargées, l’assiduité douteuse et incontrôlable, l’internat, jadis si important dans la formation d’une mémoire collective de la communauté, transformé en hôtel de basse classe, autorité réduite à néant du personnel administratif. La qualité du personnel enseignant tant turc que français était loin d’être satisfaisante. Les Anciens ayant l’habitude de voir des agrégés ou à défaut des licenciés comme professeur français qui, pour la plupart, les avaient marqués pour la vie, étaient maintenant choqués de voir des jeunes gens inexpérimentés venus de France pour enseigner (des VSN).

Le ministère de l’Education resta inactif devant une telle situation et cela pour des raisons plus ou moins idéologiques. Pour la gauche, Galatasaray était une institution privilégiée de la bourgeoisie ; pour la droite une avant-garde de l’impérialisme culturel et du laïcisme. Tout en restant admiratives et même quelque peu jalouses, elles se joignaient dans la négativité.

La Fondation Galatasaray est née dans ces circonstances et fut l’étincelle de la résurrection. Le but fondamental était de réorganiser la communauté, galvaniser l’énergie des Anciens, par la modernisation de l’infrastructure et du niveau de l’enseignement au lycée, et l’injecter aux élèves. Sans l’existence de la Fondation, et tout au moins au début, les initiatives des Anciens d’Ankara, on ne serait pas aujourd’hui là où on est.

Il est vrai qu’un bon nombre d’Anciens ne voyaient pas l’utilité de la création d’une université et certains étaient même ouvertement contre. Pour eux, il aurait suffit de réformer le lycée. Je me souviens d’une réunion dans le bureau de M. Yayla, devenu proviseur du Lycée, où des Anciens, professeurs éminents, déclaraient leur scepticisme pour l’aboutissement d’un tel projet. Il y avait aussi une opposition contre la francophonie qui était considérée comme décadente dans le monde contemporain.

Qui a émis pour la première fois l’idée d’une université ? Aujourd’hui, bon nombre d’Anciens réclament avoir la primeur de l’idée. Il se peut que l’idée soit avancée et vaguement discutée lors des rencontres entre des Anciens, mais à ma connaissance le premier document écrit fut le rapport que j’ai présenté au Conseil de l’Administration de la Fondation, par le biais de M. İnan Kıraç, à la fin de 86. Ce rapport s’intitulait « Buts et stratégies : le Grand Galatasaray ». Plus tard, il y a eu aussi, un article de M. Tolga, président actuel de l’Université dans le quotidien Milliyet. Mais pour que l’idée soit opérationnelle, il a fallu attendre le retour de M. Kırca, libéré de ses fonctions diplomatiques. Ce qui nous amène à voir de plus près les personnalités de première ligne dans le cadre de ce projet.

Les acteurs principaux ou les personnalités de première ligne

Dans tous les projets de cette envergure, les personnalités ont toujours leur importance. Qui peut nier l’importance primordiale des efforts et contributions de son Excellence Kırca pour l’élaboration et la mise en exécution du projet. Ministre des affaires étrangères, ambassadeur, député, juriste constitutionnaliste, expert en droit international, journaliste-chroniqueur, écrivain, tant de talents inépuisables pour définir M. Kırca.

 

Il était également un homme de culture difficilement égalable, penseur cartésien qui, quand il s’agissait du projet Galatasaray, forçait parfois les limites qu’imposait la réalité pour tomber dans l’utopie. Même attachement aux intérêts de son pays et de son Etat, Etat-Nation pour lesquels il s’avérait intransigeant. Il était un stratégiste, mais aussi un tacticien redoutable. Ce qui nous intéresse de plus près, c’est qu’il était un partisan fervent de la francophonie où aucune nuance du vocabulaire ou de la grammaire ne lui échappait. Il avait une grande sympathie pour les institutions pédagogiques et politiques françaises qu’il prenait souvent à témoin.

Les gens en général le craignaient et le respectaient plus qu’ils ne l’aimaient. Parfois même, ils le traitaient de mégalomane derrière son dos. Mais moi qui l’ai assisté dans l’aventure Galatasaray dès le début et ce, pendant plus de 10 ans, j’ai souvent vu que derrière ce masque de sévérité, se cachait un homme modeste avec toutes ses simplicités y compris ses penchants gastronomiques où il se révélait en grand connaisseur.

Quant à M. İnan Kıraç, auteur du réveil de la communauté par l’établissement de la Fondation Galatasaray, c’est lui qui introduisit M. Kırca dans le cœur du projet. M. Kıraç, homme d’affaires réputé, plus que sérieux et même sévère dans les affaires, se perdait dans une émotivité inconditionnelle quand il s’agissait des couleurs de Galatasaray. Représentant une grande puissance économique du pays, ses relations politiques facilitèrent le déroulement économique, mais surtout bureaucratique du projet.

Dans les limites du temps qu’on m’a accordé, je ne ferai simplement que citer ici les contributions précieuses du professeur Yayla, proviseur du Lycée pendant 7 ans et président de l’Université pendant 6 ans, et celles que j’ai réalisées moi-même. Bien plus tard, s’y joignirent Messieurs Tolga, Öktem, Çakalır, Oğuzman, Teziç, Zıllıoğlu et Insel.

Motivations (côté turc- côté français)

A part les personnalités, il faudra également souligner les motivations réciproques.

Pour la partie turque (je veux dire les Anciens), on peut les résumer essentiellement en 3 points : En premier lieu, une prise de conscience du fait de l’impossibilité de faire durer l’existence d’une communauté sur la base d’un lycée, quels que soient sa dimension historique et son prestige social ancré dans les traditions.

En second lieu, protéger le lycée, source qui a donné naissance à une communauté, contre les interventions de toute sorte, essentiellement bureaucratiques, voire même politiques, en le plaçant dans un contexte juridique universitaire relativement autonome.

En dernier lieu, prend place un vœu profond de M. Kırca, issu de ses analyses sur l’Etat turc. Selon lui, cette nouvelle université devrait répondre aux besoins urgents de la bureaucratie,  décadente et non qualifiée. Il pensait reproduire ici quelque chose d’équivalent à l’ENA et l’Ecole de la Magistrature réunies. Cette école fournirait les cadres supérieurs de la bureaucratie, de la diplomatie, des finances et de la magistrature. D’où le premier intitulé de la branche essentielle de l’Université « Ecole des Sciences de l’Etat ». C’était un vœu trop gigantesque pour être réalisé dans la conjoncture turque.

 

Du côté français, il s’agissait essentiellement, je pense, de créer une œuvre politique basée sur un noyau culturel de grande envergure, dans une géographie moyenne orientale où la France avait une influence plus que considérable, comme jadis en Turquie même. Certes, il existait déjà des entreprises timides à Beyrouth, au Caire, plus tard à Bucarest, mais tout cela était limité.

D’autre part, il existait déjà plusieurs établissements francophones, la plupart des lycées anciennement confessionnels à İstanbul. Evoluant dans une certaine médiocrité par le niveau de l’enseignement, ces lycées avaient déjà perdu leur rayonnement d’antan, la demande sociale allant plutôt vers des établissements anglophones. La création d’une université francophone, la seule en Turquie, leur donnerait un coup de fouet en les rendant plus attractifs. C’est pour cela que la partie française avait beaucoup insisté pour faciliter l’accès des élèves en provenance de ces établissements à l’Université, sans passer par le concours national.

 Les préparations, les pourparlers et le contenu de l’accord franco-turc donnant naissance à l’Université Galatasaray

 Les travaux préparatoires pour l’Université débutèrent dès 1988 dans un petit bureau plutôt vétuste du dernier étage du Lycée, avec M. Kırca et moi-même, évidemment sous les auspices de la Fondation, où nous passâmes de très longs mois. M. Yayla participait aux travaux dans la mesure où ses fonctions de proviseur le permettaient. Beaucoup plus tard s’y joignirent Messieurs Tolga, Öktem, Çakalır et bien d’autres.

Constatant d’une manière réaliste l’impossibilité de créer une université dans une conjoncture politique confuse et cela au moment même où le YÖK (disons Haut Commissariat de l’Enseignement Supérieur) restructurait les universités, M. Kırca donnait la priorité à convaincre la partie française à la faisabilité et au bien fondé du projet. Il faudrait donc préparer un projet solide avec un maximum de détails pour obtenir le partenariat français qui avait déjà accompli un centenaire avec succès en ce qui concerne le lycée. On ne pourrait donc sonner à la porte du gouvernement turc qu’une fois cette adhésion acquise. Pendant les travaux préliminaires, des comités nommés par la Fondation étudièrent de plus près les problèmes avec des rapports dont celui de Mai 1990 qui proposait 29 principes à retenir. Des questions d’une importance vitale se posèrent vite: université privée ou publique? Sciences politiques et juridiques accompagnées ou non des études technologiques? Intitulé université ou Ecole? Et plusieurs autres questions… Pour la première question on a fini par rester fidèle à notre mission historique et opter pour un établissement public, bien qu’une partie non négligeable de la communauté des anciens désirait le contraire. Par ailleurs, l’inverse n’aura pas été possible à cause du lycée qui avait toujours fonctionné dans le cadre public. Pour la deuxième question, la partie française a fortement insisté sur l’existence d’une filiale technologique. Pour la troisième question, les choses étaient encore plus compliquées. Si on utilisait l’étiquette Université, on tombait sous le joug du YÖK, alors très centralisateur et autoritaire et ne tolérait pas les nouveautés. De plus, cet organisme interdisait l’institution des nouvelles universités publiques dans les trois grandes villes de Turquie. En revanche, l’étiquette Ecole, terme favori de Kırca, qui le faisait penser ou plutôt rêver aux Grandes Ecoles françaises, sonnait mal dans le contexte turc, rappelant les écoles professionnelles existantes, dégradées aux yeux du grand public. Finalement c’est moi qui ai inventé le terme quelque peu équivoque d’“Etablissement d’Enseignement Integré” qui couvrait (et le terme favori de Kırca réapparait) une Ecole Supérieure des Sciences de l’Etat et une Ecole Supérieure d’Industrie et de Technologie. La première était composée de 6 départements (Droit, Economie, Gestion, Administration Publique, Relations Internationales, et Communication) et la deuxième de 2 départements (Génie Industriel et Informatique). Il y aurait deux années préparatoires pour la première Ecole, une année linguistique et une deuxième sous forme de “classe de perfectionnement linguistique et d’initiation aux sciences sociales”, certainement inspiré de l’hypokâghe. Une innovation dans le contexte turc, cette classe permettait aux étudiants de 1ère année nottamment en Droit, plus tard en philosophie ou en sociologie, d’affronter les difficultés  de la langue française. Dans les deux Ecoles, pour la première et la deuxième années, un tronc commun était prévu pour que les étudiants ne soient pas vite perdus dans les dédales d’une spécialisation trop hative. Le projet final présenté aux autorités françaises contenait également des programmes d’enseignement détaillés à tous les niveaux, des classes terminales du lycée jusqu’au mastère. Le contenu de l’enseignement supérieur en France et dans les autres pays francophones, mais aussi ceux des autres pays européens et des Etats-Unis a été étudié en profondeur, ce qui a nécessité des mois de travail.

Et pendant toute cette période s’étalant de 1989 à la signature de l’accord, les contacts officiels et officieux devinrent plus fréquents, notamment auprès de la Direction des Affaires Culturelles (DGRST alors) du ministère des Affaires Etrangères français. Des délégations étaient dirigées par Kırca, souvent en compagnie de Messieurs Kıraç, Okur, vice-président de la Fondation, Yayla et moi-même. La contribution des diplomates turcs, plus intensive vers la signature de l’accord, nous a facilité la tâche, parce qu’ils étaient en majorité des anciens de Galatasaray et laissaient M. Kırca, un des doyens du métier, prendre des initiatives à sa guise. Une petite anecdote: je me souviendrai toujours d’une rencontre avec la délégation française dirigée par l’ambassadeur Bayens du Quai d’Orsay pour préparer le texte d’accord. En s’adressant à M. Kırca, il lui avait dit dans un ton amical et admiratif: “Mais enfin Excellence, sans qu’on ait eu le temps d’en finir avec l’article précédent, voilà que vous nous proposez le contenu de l’article suivant. On n’arrive pas à vous suivre.” Que son âme repose en paix!

Il reste un point important à éclaircir avant la signature de l’accord. Parmi les autorités bureaucratiques intéressées, le Ministère des Affaires Etrangères turc a donné son plein appui au projet. Le ministère de l’Education Nationale resta plus ou moins neutre. On ne sait pas comment et pourquoi M. Kırca a pu obtenir l’accord de M. Doğramacı, alors grand patron des Universités, avant que celui-ci consulte ses instances décisionnelles.

L’accord fût signé le 14 Avril 1992 par Roland Dumas et Hikmet Çetin, ministres des affaires étrangères français et turc, et en présence des présidents de la République turc et français, M. Özal et M. Mitterrand, lors de la visite officielle de ce dernier en Turquie. L’accord reprenait plus ou moins ce qu’on a décrit plus haut, avec toutefois la constitution d’un comité paritaire, d’un conseil académique et d’un consortium des universités coopérantes.

 La réalisation

D’abord il a fallu préparer urgemment les locaux d’Ortaköy avec une infrastructure minimale. Sans budget réel à cette période, ce fût Monsieur Kıraç qui s’en chargea personnellement. Ce fût une période héroïque où une poignée de personnes se chargeaient de toutes les tâches difficilement imaginables. Personnellement j’ai même dû écouter avec tolérance la plainte d’une enseignante française qui me reprochait l’état des sanitaires.

Venait par la suite le problème des enseignants. On avait cru bien naïvement qu’on aurait un afflux de demande, en particulier de la part des anciens en poste dans d’autres établissements universitaires. Ce ne fût pas le cas. Il semblerait que les intitulés tels “Etablissement d’Enseignement” ou “Ecole” les avaient fait hésiter, même fuir.  Ils n’y voyaient pas une garantie d’emploi pour l’avenir. Cet afflux aura lieu beaucoup plus tard, une fois que le train sera mis sur le rail. On a donc dû commencer essentiellement avec des jeunes.

En 1994 une loi turque institua l’Université Galatasaray avec un protocole annexe à l’accord franco-turc en 1995. On ne pouvait donc plus faire bande à part, autorité central c’est à dire le YÖK ne permettrait rien de spécifique à la périphérie. La nouvelle loi instituait cinq facultés, à savoir Droit, Sciences Economiques et Administratives, Communication, Ingénierie et obligatoirement Lettres et Sciences et deux écoles doctorales. Pour le reste aucun changement important.

Pendant cette période, on a essayé de recruter, comme l’avait également souhaité notre partenaire français, des étudiants en provenance des nouveaux pays turcophones de l’Asie, du Caucase et des Balkans . Cette entreprise resta vaine et sans suivi.

En outre, de source non officielle, le virement de la politique française dans le domaine de la francophonie aurait sérieusement menacé le projet Galatasaray dans le courant des années 90.

 Les succès

Le projet Galatasaray, c’est toujours un projet important tant pour la partie française que turque. « Galatasaray est une fenêtre ouverte sur l’Occident » avait dit Tevfik Fikret, poête renommé et proviseur du Lycée au début du XXe siècle. Galatasaray reste la seule université née d’un accord international parmi plus d’une centaine d’universités publiques ou privées existant en Turquie.

La demande sociale pour notre université est toujours très forte. Si on prend en considération les résultats du Concours Central d’Entrée aux Universités, nos recrus non-francophones sont placés dans les cinq premiers mille sur 1500000 candidats, c’est-à-dire dans la première tranche de 0,3% et cela, quels que soient le département ou faculté choisis. Prenons l’exemple du département de sociologie, comparé à une cinquantaine de départements existant dans les universités turques. Dès le début, nous nous plaçâmes en troisième position, peu après en deuxième, juste derrière l’Université du Bosphore anglophone. Qu’avons-nous fait de très particulier pour avoir cette demande privilégiée? Avions-nous des enseignants de grande renommée à l’échelon international ou même national ? Certainement non. À mon avis, il y a trois raisons essentielles pour expliquer cet afflux de la demande :

– D’abord le fait que l’enseignement soit donné en langue étrangère. Et il faut souligner ce point.

– Secondo, le contenu du mythe Galatasaray dans la conscience collective selon laquelle une entreprise portant le label Galatasaray ne peut être qu’excellent. Réel ou imaginaire, c’est notre héritage historique qu’on n’a pas fini de dépenser.

– Tertio, les effectifs restèrent à un niveau raisonnable, malgré une forte pression de la part du YÖK. Ce qui permet aux étudiants des relations plus directes avec les enseignants.

En relation avec cette demande intensive, je tiens à citer une anecdote. M. Kırca m’avait un jour confié que lors d’une réception diplomatique à Ankara, l’ambassadeur américain en poste dans les années 90 (dont je garde le nom, si vous me le permettez) lui aurait dit à peu de chose près : « Mais enfin, qu’est-ce que c’est cette université francophone ! Pourquoi se fatiguer pour statuer une entreprise vaine par ses conséquences ? » Serait-ce un hasard que dix ans plus tard, lors de la réunion des chefs d’Etat de l’OTAN à Istanbul, le Président Bush choisît le campus de l’Université Galatasaray pour prononcer un discours à portée internationale ? La sémiologie et la sémantique nous apprennent que le choix du lieu de l’action a toujours une grande importance !

Ce qu’on pourrait encore citer sous la rubrique succès, on peut parler de la bonne marche des instances créées par l’accord. Le Comité Paritaire ainsi que le Conseil Académique qui se réunissaient deux fois par an pendant les premières années continuent à tenir régulièrement leurs assemblées tous les ans. Le Consortium des Universités coopérantes assume directement ou indirectement ses fonctions d’une manière satisfaisante. Il permet au moins de trouver des enseignants français acceptant de passer une durée qu’on souheterait plus longue, à Galatasaray. Il fût également une clé passe-partout permettant aux enseignants turcs de l’Université de lier des relations personnelles avec les universitaires français et d’aller chez eux pour enseigner à leur tour . On a réussi vite à élargir la liste des universités en partenariat prévue dans le Consortium, parce que là aussi, il y a eu une demande importante. Le nombre des établissements universitaires a passé de 7 en 1993 à 38 aujourd’hui, sans compter certains accords bilatéraux partiels. C’est un peu dans ce contexte que notre département de sociologie a pu organiser et accueillir en Juillet 2008 le 18ème Congrès International quadriennal de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française avec près de 1350 participants venus de tous les horizons francophones.

Notre participation au programme Erasmus fut aussi un succès considérable. Grâce à ce programme qui nous permit une comparaison internationale, on a pu apprécier objectivement la qualité de l’enseignement donné à Galatasaray. Nos étudiants ont presque tous obtenu de très bons résultats au sein des établissements d’accueil, essentiellement français, mais aussi belges et suisses. La même situation a été constatée à propos des étudiants partis pour des études de mastère ou de doctorat.

En somme, vu d’ensemble, le produit ou disons d’une manière plus humaine le fruit (la qualité de l’étudiant) semble donner satisfaction. Mais on aurait pu faire beaucoup mieux. Il ne faut pas oublier, comme on l’a fait remarquer plus haut, nos étudiants sont choisis parmi les meilleurs de la Turquie, déjà au moment du recrutement. Or notre projet, c’est un projet d’excellence : ce qui nous introduit à voir le revers du médaillon, c’est-à-dire à l’étude des difficultés et problèmes rencontrés, pour ne pas utiliser des termes comme erreur ou échec.

Les problèmes essentiels rencontrés dans le développement du projet

Certains de ces problèmes ont leurs origines dans le fonctionnement interne de l’université et parfois même de la communauté, certains autres dans le fonctionnement du partenariat franco-turc. Commençons par les premiers.

D’abord le problème d’un véritable campus universitaire. Evidemment grâce aux travaux de rénovation, de restauration et de construction, la surface utilisable à Ortaköy a plus que triplé en un laps de temps assez court et cela malgré les interdits juridiques concernant la construction sur les rives du Bosphore ou la restauration des batiments historiques. Le projet de construction d’un campus à Riva sur 120 hectares a été vite abandonné pour des raisons qui restent inconnues pour moi jusqu’à présent. Aujourd’hui personne ne parle même plus d’un campus.

En second lieu, des problèmes budgétaires. Loin d’avoir des privilèges qui couvriraient le statut particulier de cette université, l’Université Galatasaray n’a aucunement profité de la générosité de l’Etat. Pour des raisons de gestion et de comptabilité, l’appui de la Fondation restait modeste tandis que les besoins se multipliaient.

En troisième lieu, on n’a pas pu réussir à intégrer l’Université dans la communauté de Galatasaray. Pour cela, on aurait dû élaborer des programmes d’activités visant cette intégration ; cela aurait évité certains malentendus qu’on observe de nos jours au sein de la communauté, des malentendus qui ont parfois un impact direct sur le fonctionnement de l’Université.

En quatrième lieu, des problèmes concernant le recrutement du personnel enseignant. On a pu assister à la nomination des enseignants ou même des dirigeants non francophones, heureusement pas trop nombreux. Paralèllement ceux qui, tout au moins au début, ne croyaient pas à la nécessité de créer une université et qui même étaient ouvertement contre, ont fini par avoir des postes importants. Toujours dans ce domaine, la création de nouveaux postes d’enseignants rencontre de plus en plus de résistance auprès du YÖK, la Direction Centrale des Universités, pour des raisons objectives (effectifs d’étudiants réduits) mais aussi pour des raisons plus ou moins latentes. Or la redistribution des postes existants au sein de l’Université n’est pas équilibrée. Ce déséquilibre fonctionne en faveur d’une seule unité d’enseignement, à savoir la Faculté de Droit où la charge hebdomadaire de certains enseignants n’est que de 3 heures.

En cinquième lieu, on a trop changé les réglements administratifs régissant l’ensemble de l’Université ou chacune des facultés, sans suffisamment laisser le temps de voir les résultats. Même constatation, encore plus essentielle, en ce qui concerne les cursus propres à chaque branche de l’enseignement. Parce qu’en général, chacun des nouveaux enseignants, ne saisissant pas la spécificité de l’Université Galatasaray, finit par imposer ses habitudes et penchants acquis à son université d’origine.

En sixième lieu, les changements que subissent certains textes d’une importance primordiale sont à étudier de plus près, parce qu’ils nous dirigent vers le cœur du problème fondamental, celui de la francophonie. D’abord la suppression de la deuxième année préparatoire, nommée (je l’avais déjà dit) « classe de perfectionnement linguistique et d’initiation aux sciences sociales ». Cette suppression permettra aux étudiants provenant des lycées francophones d’aller directement en première année de licence. Or on connait de près le niveau de connaissance linguistique de ceux-ci et celui des non-francophones après une année de préparatoire. Ils finiront par imposer à l’enseignant turc de première année d’effectuer son cours en turc, surtout dans des branches comme philosophie, économie, droit ou sociologie. Et cet enseignant finira par succomber à la tentation, c’est déjà constaté dans les faits. Un autre exemple à propos des textes, concerne les études doctorales en Droit et en Gestion. La connaissance de la langue française n’est plus une obligation requise au moment de l’inscription aux études doctorales.

En somme, comme on dit communément, on est en train de couper la branche sur laquelle on est assis. Ce qui nous introduit au problème crucial de la francophonie, relevant du domaine du partenariat franco-turc.

Déjà bien avant ces changements, une bonne partie des cours, variable selon la faculté ou le département, se faisait partiellement en français ou tout simplement pas du tout. Je vois souvent des étudiants Erasmus en provenance de France en quête d’un cours en langue française même si ce cours reste en marge de leurs centres d’intérêt. Or l’accord de base qui a donné naissance à cette université stipule d’une manière on ne peut plus claire que l’enseignement doit se faire en langue française. Les exceptions sont clairement définies. Ce furent d’abord les juristes qui ont dérobé à cette clause d’exception en interprétant le terme « droit turc » au sens aussi large que possible. Depuis lors, cette dérobade au texte de l’accord s’est répandue vers les autres branches de l’enseignement. La francophonie n’intéresse plus que quelques départements dont l’économie et la sociologie, dit-on lors des conversations privées. Placé dans l’optique de l’enseignant d’un certain âge, on peut peut-être comprendre cette attitude laxiste. Enseigner en français, c’est très fatiguant et demande plus de préparation ; or il n’y a rien en contre-partie en termes de rémunération. Aux premières années de l’Université, il y avait au moins une motivation morale, celle de faire partie d’un projet d’excellence. Cette motivation a progressivement laissé sa place à la lassitude, avec une certaine dose d’amertume dont l’analyse serait ici plus que difficile.

Comme si les deux partenaires avaient probablement pressenti cette évolution, ils furent d’accord au début, pour la présence d’un « noyau dur » d’enseignants français au sein de chaque unité d’enseignement. Il s’agirait d’un noyau de deux professeurs ou maîtres de conférences. Mais cet accord de principe est resté vœu pieux et ne figura jamais sur un document officiel, et puis il fût oublié. Aujourd’hui il existe quelques rares postes par-ci par-là et l’essentiel de la contribution française en enseignant consiste en des missions d’une ou deux semaines pour décorer la vitrine.

Il est vrai que depuis la mise en marche de l’Université beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. La Direction des Affaires Culturelles a dû entreprendre des projets plus ou moins semblables en Europe Centrale et Orientale, surtout depuis le dernier élargissement de l’Union Européenne, tout en obéissant aux recommandations concernant les restrictions budgétaires. En effet, bien avant la dernière crise, j’ai souvent entendu de la part des responsables français des paroles du genre : « Ecoutez M. Tolan, savez-vous combien Galatasaray coûte au budget français ? » ou bien « on ne peut pas faire plus, vu l’énormité des restrictions budgétaires ». Ce terme de « restrictions budgétaires » n’a jamais quitté le discours des représentants français. Dois-je dire « il fallait y penser avant le mariage ! » Mise à part la plaisanterie, avec le temps, la partie française a pris l’habitude de penser et d’agir plus en termes budgétaires qu’en termes académiques ou pédagogiques.

Conclusion et souhaits

J’aimerais dire quelques mots en guise de conclusion et émettre quelques souhaits. D’abord, il faut brièvement souligner le fait que l’avenir du Lycée soit plus ou moins assuré grâce à l’existence de l’Université. L’ordre est rétabli, l’enseignement satisfaisant, l’infrastructure rénovée.  Vient ensuite le problème du verre d’eau à moitié plein ou à moitié vide en ce qui concerne l’Université.

Si la qualité de l’étudiant et du diplômé semble être supérieure à la moyenne turque, c’est parce que :

  1. Le système universitaire turc est enfoncé dans une médiocrité flagrante, donc notre jugement ne peut être que relatif.
  2. Notre recrutement se fait parmi les meilleurs élèves de Turquie. En conséquence, la moitié pleine du verre ne doit pas nous faire rêver outre mesure.

Il faut également se poser la question suivante : Où en est-on dans la réalisation de nos buts initiaux, certes quelque peu idéalisés, qui nous motivèrent émotivement dans les débuts, en particulier en ce qui concerne les débouchés pour nos diplômés. Il semblerait que seulement un bien petit nombre d’entre eux préférèrent être « serviteur de l’Etat » dans les domaines de la diplomatie, de l’administration publique ou des finances et que la grande majorité s’oriente vers le privé.  Quelle contradiction avec « L’Ecole Supérieure des Sciences de l’Etat », la première étiquette dominante de notre Université ! J’ai bien peur que l’Université Galatasaray accomplisse dans l’avenir les fonctions de l’Ecole Supérieure de Commerce, également francophone, (quel hasard !) dans la dernière décade de l’Empire Ottoman agonisant, école, chargée de former et de fournir les cadres moyens des banques et sociétés européennes. Serait-ce trop de pessimisme ?

Enfin, on a longuement décrit plus haut le déclin réel de la francophonie à l’Université qui reste le problème fondamental. Doit-on poursuivre l’idéal d’une institution d’excellence ou se contenter de ce qui semble être acquis, c’est-à-dire de la moitié pleine du verre d’eau ? Si la réponse est positive, il faut conjointement entreprendre un travail de longue haleine. Je continue à garder tout mon espoir pour cet effort supplémentaire que fourniraient en équipe quadripartite, la partie française, l’Etat turc, l’administration de l’Université et la Fondation.

Merci de m’avoir écouté avec attention et patience.

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